Ainsi qu’il a été dit et redit, la Suisse n’est pas pionnière en matière de revenu de base inconditionnel (elle pourrait le devenir si elle vote oui le 5 juin sur le principe). Des essais ont eu lieu au Canada, aux Etats-Unis et en Inde. D’autres sont prévus aux Pays-Bas et en Finlande. Le cas de ce dernier pays est le plus intéressant car il est le plus avancé, il est la conséquence d’une volonté gouvernementale expresse et jouit du soutien d’une majorité de l’opinion. C’est pour en comprendre les raisons et les contours que votre serviteur s’est rendu fin avril à Helsinki et à Tampere. Et ce qu’il en a retenu peut être résumé de la manière suivante:

  1. Le RBI n’est pas un projet de gauche. Défendu aussi bien par le leader historique des Verts que par l’un des principaux millionnaires du pays aux opinions libertariennes, il est porté personnellement par le Premier ministre Juha Sipilä, leader du Parti du centre, formation assimilable au PDC et au PLR avec de profondes racines rurales. Ses adversaires les plus résolus sont les syndicats et leur défenseur sur la scène politique, le Parti social-démocrate.
  2. Le pays ne va pas introduire le RBI demain. Il lance en janvier prochain une phase d’essai qui durera deux ans et qui concernera un cercle très restreint de personnes, entre 1500 et 5000 individus.
  3. La somme allouée sera pingre: 550 à 600 euros par mois, à peine de quoi se nourrir, pas de quoi se loger. Elle devra être complétée de l’allocation logement, largement accessible mais généralement inférieure à 300 euros mensuels, dans un pays où un studio coûte assurément plus cher.
  4. Les autres prestations sociales ne devraient pas disparaître. Comment, sinon, un chômeur pourrait-il supporter le choc d’un passage brutal d’un salaire mensuel de 3000 à 4000 euros à un revenu de base de 550 euros? La bureaucratie n’en sortira donc guère réduite.
  5. Les Finlandais ne redoutent pas une démobilisation des travailleurs. Sérieux, ponctuels, attentifs, ils sont trop attachés à l’éthique du travail pour s’en détourner. Pas d’affiches avec un oisif en marcel dans leurs rues. Au contraire, ils espèrent encourager les bénéficiaires d’aides diverses à retourner au travail, en leur promettant le maintien d’une partie, au moins, de leurs revenus s’ils prennent le risque de se jeter à l’eau. Les appuis aux artistes, bénévoles et femmes au foyer ne sont donc pas l’objectif.
  6. Le débat sur le financement reste ouvert. Mais une chose est sûre, cela coûtera plus cher. La preuve: même l’essai, pour être réalisé dans un périmètre crédible (5000 personnes), devra faire l’objet d’un financement supplémentaire. Or, l’Etat n’a pas les moyens sans une hausse d’impôts, laquelle n’a pas le soutien de la population.
  7. Le projet ne vise pas un changement de modèle social, mais est une tentative désespérée de relancer l’économie – qui stagne – et l’emploi – alors que le chômage monte – dans un contexte d’austérité des finances publiques.

Ce qui amène les conclusions suivantes:

  1. Le RBI ne remplacera pas le filet social existant. Il le complètera, à prix élevé pour la société sans vraiment éliminer la précarité sociale puisqu’il n’offrira même pas le minimum vital.
  2. Ce prix élevé, les Finlandais ne sont pas désireux de le payer, à moins qu’il amène des bénéfices rapidement tangibles comme une baisse marquée du chômage. Si l’essai n’est pas convainquant, il ne sera pas transformé.
  3. L’inégalité ne sera pas réduite. Dans l’hypothèse d’une réduction des prestations sociales, elle serait même accrue.
  4. L’amélioration des conditions de vie et la réduction des inégalités passera d’abord par une relance de l’économie, une réduction des mesures d’austérité et des ajustements fins du système social existant, comme la réduction des effets de seuil et une meilleure protection des travailleurs précaires. Et pas par le RBI.