En abaissant son principal taux d’intérêt directeur à 0% jeudi 10 mars, la Banque centrale européenne (BCE) est à la porte d’un pays que les Suisses, les Japonais, les Danois et les Suédois connaissent bien, celui des taux d’intérêt négatifs. Celui où l’épargnant paye pour épargner, où l’emprunteur est (parfois) rémunéré pour emprunter. Un pays paradoxal qui n’est pas un paradis car peuplé de comptes d’épargne qui ne rapportent rien, de prix qui baissent, d’inquiétudes accrues sur le financement des systèmes de retraite, etc.

Au-delà de ces contingences, la BCE met crûment en lumière l’impuissance des banques centrales des pays développés à faire redémarrer la machine économique. L’institution européenne, comme la Fed américaine, la Banque du Japon et quelques autres avant elle, fait de son mieux pour injecter le maximum de fonds dans l’économie afin de la faire – enfin! – repartir après de longues années de crise et de récession. L’argent gratuit, c’est le meilleur incitateur pour pousser les gens à emprunter, à acheter et à investir. Pour les y pousser encore davantage, la BCE, comme la Fed, la Banque du Japon et quelques autres, distribue de l’argent gratuit à toutes les banques commerciales, à charge pour elles de le faire passer dans le reste de l’économie.

Malheureusement, ce beau schéma fonctionne très mal. L’argent n’est que peu transmis. Les banques commerciales en gardent une part pour elles-mêmes afin d’élever leurs fonds propres. Elles en placent une partie auprès… des banques centrales. Et une dernière auprès de leurs clients. Les plus gros de ces derniers se gardent bien de l’investir car ils ne lisent que des nouvelles déprimantes autour d’eux: baisse de la croissance chinoise, crise au Brésil, déstabilisation de l’Union européenne à cause de la crise migratoire et du risque d’une sortie du Royaume-Uni (Brexit), etc.

En janvier, l’hebdomadaire de référence The Economist avait suggestivement titré sa couverture “Out of ammo” (“Plus de mun'”) pour souligner l’impasse dans laquelle s’étaient fourvoyées les banques centrales. A tel point qu’aujourd’hui les économistes lancent de nouvelles idées, plus folles les unes que les autres: faire de la relance budgétaire, quitte à reporter sur des Etats déjà très endettés le fardeau que les banques centrales et l’économie réelle n’arrivent plus à assumer; distribuer directement au gens l’argent créé ex nihilo par les banques centrales, afin qu’ils se mettent à acheter davantage, ce qui aurait pour effet de relancer la croissance économique.

Mais on se dirige vers une tendance beaucoup plus coercitive, celle qui contraint les gens à vider leurs comptes d’épargne et à tout dépenser. Cet instrument, ce sont les taux d’intérêt négatifs. Pas bêtes, les épargnants choisissent, plutôt que d’acheter des objets dont ils n’ont pas besoin, de convertir leur épargne en gros billets de banque. La circulation des coupures de 1000 francs a explosé en Suisse ces trois dernières années! Et donc, pour les forcer à dépense, quand même, cet argent, les Etats cherchent toujours plus à interdire l’usage des gros billets, à les retirer de la circulation (la discussion est en cours pour le billet de 500 euros).

Les mesures coercitives ne pourront toutefois guère que freiner le grippage toujours plus important du système. Avec plusieurs issues possibles: la disparition de la valeur de l’argent dès le jour où il sera évident que les fortunes monstrueuses créées par les banques centrales ne correspondent plus du tout à la valeur réelle des actifs. Certains milieux financiers et académiques redoutent déjà une inflation “ketchup”, surgissant d’un coup de la bouteille à force d’agiter cette dernière. Ou le grippage définitif du système, le jour où il sera évident que la chaîne de création de valeur courant des banques centrales au grand public via les banques commerciales ne fonctionne définitivement plus. Dans les deux cas, la  tempête, comme l’écrit Patrick Arthus dans son dernier livre (“La folie des banques centrales“) sera sans commune mesure avec ce que l’on a connu jusqu’ici.