Lorsqu’on lui demande ce qu’il connaît de l’Europe, M. Ren Jianxin répond qu’il apprécie particulièrement la gastronomie, le foot, l’histoire, la culture du vieux continent… où sa société ChemChina est en train de s’offrir de beaux fleurons: les pneus italiens Pirelli, les machines allemandes KrausMaffei, et maintenant le chimique bâlois Syngenta. Tout cela pour 50 milliards de francs.

Ce bel exploit, pour une firme créée en 2004 seulement. Certes, son chiffre d’affaires de 48 milliards de francs et le statut d’entreprise d’Etat aident puissamment à cette marche vers l’Ouest. Mais du point de vue chinois, d’autres raisons que l’amour du patrimoine européen et la conquête de nouveaux marchés peuvent expliquer cette offensive.

Elles s’appellent dé-dollarisation de l’économie et prise de distance avec les Etats-Unis.

La Chine s’est longtemps calée sur le modèle américain pour guider son fulgurant développement économique, et cela depuis le voyage historique de Deng Xiaoping aux Etats-Unis en 1979, lequel avait servi de prélude à l’ouverture économique de la République populaire. La valeur extérieure du renminbi, la monnaie chinoise, est déterminée par la banque centrale par rapport au dollar. Ce taux est assuré par les gigantesques réserves de devises de la République populaire, lesquelles sont aussi libellées en billets verts et placées avant tout en bons du Trésor américain.

Du coup, les entreprises chinoises qui ont cherché à s’internationaliser ont d’abord visé des entreprises américaines, suscitant des résistances croissantes en Amérique du Nord face à la criante de la prise de contrôle d’actifs stratégiques par Pékin.

La Chine tente aussi de prendre des parts sur les autres marchés mondiaux. Cette stratégie l’a amenée à occuper de vastes marchés en Amérique latine et en Afrique et de prendre le contrôle de maintes sources de matières premières nécessaires à son industrie.

Toutefois, la Chine reste encore trop liée au dollar américain à son goût. Or, elle tente de prendre ses distances avec la monnaie américaine. Pour des raisons d’indépendance nationale et pour mieux asseoir le rôle international de sa propre monnaie, l’un de ses grands objectifs stratégiques. C’est ainsi qu’elle a négocié des accords bilatéraux permettant le négoce du renminbi avec plusieurs pays, dont la Suisse, et qu’elle est parvenue à faire admettre sa devise comme monnaie de référence au Fonds monétaire international (FMI), une forme de consécration internationale.

Mais la vraie prise de distance avec les Etats-Unis et leur tout-puissant dollar, c’est d’investir dans des régions qui ne sont pas dominées par le billet vert. Le Japon bien sûr. Mais surtout l’Europe, la plus grande économie au monde si l’on additionne tous les pays de l’UE. Et quoi de plus rapide que de racheter des groupes industriels bien établis comme Syngenta? Ren Jianxin apprécie certainement beaucoup le foot européen. Mais il aime probablement plus encore les flux d’euros et de francs suisses qui vont se diriger vers son pays.