On a appris, en Suisse, à se méfier des grands écarts monétaires. La fin brutale du cours plancher franc/euro décrétée le 15 janvier dernier par la BNS était la conséquence directe de la divergence alors nouvelle des politiques de la Fed et de la BCE. La première manifestant de manière toujours plus évidente sa volonté de remonter ses taux, la seconde s’apprêtant, au contraire, d’ouvrir les vannes. Conséquence, l’économie suisse, qui se portait comme un charme, n’échappe que de peu à une récession cette année.

Ce n’étaient que les signes avant-coureurs. La BCE, on le sait, injecte quelque 1100 milliards d’euros pour soutenir le redressement de l’économie de la zone euro. Elle va démultiplier ses efforts. Son président, Mario Draghi, a clairement indiqué le jeudi 3 septembre qu’il était prêt à étendre “la taille, la composition et la durée” du présent programme, ce qui a logiquement fait plonger l’euro et soutenu les marchés d’actions européens.

La Fed, on le sait aussi, est à un carrefour: soit elle fait ce qu’elle laisse entendre et relève ses taux d’intérêt. Trois dates sont avancées pour cette annonce: le 17 septembre, le 28 octobre ou le 16 décembre, où se concluent les réunions de deux jours du comité de politique monétaire où se prennent ordinairement ce genre de décision.

Le débat fait rage aux Etats-Unis (et ailleurs) pour savoir si cette hausse sera précoce ou tardive. Peu importent les conséquences sur la conjoncture américaine. Celle-ci est en hausse soutenue (+3,7%) au 3e trimestre, mais avec un rythme instable (+0,6% au 2e trimestre), ce qui suscite encore maintes interrogations de la part des économistes.

Mais ce qui compte dans l’immédiat, c’est l’impact sur les marchés des actions, en particulier outre-Atlantique. A la fin juillet, le SP500 atteignait un record absolu à plus de 2120 points. Même la baisse de quelque 10% subie depuis lors n’a pas vraiment fait pâlir sa performance – elle a juste effacé 14 moins de gains boursiers.

Cette hausse a été soutenue essentiellement par la mise à disposition massive de liquidités par la Fed. Le parallélisme entre la hausse des indices boursiers et celle du bilan de la banque centrale est particulièrement éclairant à cet égard. On mesure ainsi mieux l’angoisse qui saisit les gérants de fonds américains face à la perspective d’un renversement de politique monétaire. On imagine sans peine les trésors d’ingéniosité qu’ils doivent déployer pour que la Fed retarde le plus possible le renchérissement du coût du crédit.

Toutefois, si l’économie américaine continue de croître, si le taux de chômage (actuellement à 5,1%) continue de descendre, la hausse des taux sera inéluctable. Cela entraînera une chute des actions et obligations. Elle pourrait bien être durable, si la santé des marchés financiers est si dépendante des injections de dollars de la Fed. Tout le pari, c’est de croire en la solidité de la reprise américaine; et de se persuader que les marchés ont déjà anticipé les effets de cette hausse de taux, et que le mini-krach du 24 août dernier n’a été finalement que le reflet de leur scepticisme quant à l’imminence de cette hausse…

Bref, admettons que, après une phase de creux, la bourse américaine retrouvera de la vigueur, entraînant le dollar à la hausse, alors que l’euro continuera d’être affaibli par l’assouplissement quantitatif de la BCE. Ce dernier devrait permettre à l’économie européenne de retrouver la santé, mais les fonds préféreront le dollar, dont les rendements seront supérieurs.

Ce rééquilibrage va à nouveau secouer la Suisse. L’économie, stagnante, pourrait profiter d’un rebond européen. S’il se réalise. Mais elle continuera de souffrir de la force du franc, poussé vers le haut par la baisse de l’euro. Une fois encore, elle devra s’accommoder des décisions prises ailleurs.

Lire aussi: L’écart des politiques monétaires ouvre une phase d’instabilité sur les marchés” paru dans le quotidien “Le Temps” du 16 septembre 2015