Comment les épargnants réagissent-ils depuis l’instauration des taux d’intérêt négatifs par la Banque nationale le 15 janvier dernier? Ils vident leurs comptes en banque. Et où placent-ils leur argent? Certainement pas en euro, sait-on jamais ce qui peut encore arriver avec la Grèce. En actions? Elles ont tellement monté qu’elles sont trop chères. En fonds obligataires? Ils ne rapportent plus rien. En immobilier? C’est devenu bien difficile d’acheter quelque chose depuis la multiplication des restrictions à l’endettement.

Bref, les gens convertissent leurs économies en bons vieux billets de banque qu’ils dissimulent dans des coffres (coûteux), cachent sous leur matelas (risqué) ou enterrent dans leur jardin (transpiration garantie au moment de creuser le trou). Ils affaiblissent les banques commerciales mais n’achètent rien. Alors qu’au contraire les grands sages de l’économie – économistes, banquiers centraux – veulent juste le contraire, un renforcement du système financier et une reprise économique.

Le premier qui a apporté une réponse à cette équation apparemment insoluble est Larry Summers, puissant conseiller de Barack Obama, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton passé à Wall Street entre deux. Son idée a le mérite de la simplicité:  il faut interdire le cash.

Sans liquide, les gens sont obligés de passer par une banque (ou Postfinance, ou quelque autre institution). Ils peuvent y laisser leurs fonds. Les banques disent merci. Mais comme les taux sont nuls, voire négatifs, et que ces institutions facturent des frais, les gens sont tentés de sortir leurs fonds ou de ne les concentrer que dans un minimum d’établissements. Les banques n’apprécient guère, mais avec le solde, les gens dépensent et achètent. Les commerçants disent merci, et l’économie est relancée grâce à la consommation. Et qui sait? peut-être que la reprise sera vigoureuse, relançant l’inflation, induisant une hausse des taux d’intérêt, qui sortiraient ainsi du territoire négatif pour se retrouver en zone positive. L’économie y retrouverait ses équilibres d’antan.

C’est en novembre 2013 dans une conférence du FMI que Summers a lâché sa bombe, recueillant aussitôt le soutien d’un autre économiste renommé, Paul Krugman. Kenneth Rogoff, professeur à Harvard et ancien économiste en chef du FMI, y a ajouté sa pierre. Puis l’idée a traversé l’Atlantique. Elle est défendue depuis quelques semaines par l’un des économistes les plus en vue d’outre-Rhin, Peter Bofinger.

Passant de la parole aux actes, deux Etats européens cherchent à réduire autant que possible les transactions en liquide: le Danemark et la France. Le gouvernement de Copenhague a proposé début mai que les petits commerces – habillement, stations-service, restaurants, etc. – ne soient plus contraints d’accepter billets et pièces, pour réduire leurs coûts. Paris cherche pour sa part à interdire les transactions en liquide supérieures à 1000 euros.

Les objectifs des gouvernements ne sont pas forcément ceux des économistes. On peut douter que Paris ne vise pas en priorité une relance de la consommation, mais cherche plutôt à traquer les transactions illégales ou pots-de-vin généralement alimentés par des fonds non-déclarés de tous genres. On connaît son insistance pour transformer la finance en cage de verre et à taxer tout ce qui bouge. Le travail des autorités policières et fiscales serait bien facilité si les flux passaient sagement par des canaux et des agents totalement identifiables!

D’aucuns dénoncent cependant cette “cashless society” et craignent qu’elle devienne une nouvelle prison. Une interdiction pure et simple des espèces serait une telle restriction de la liberté individuelle qu’elle semble en effet difficilement réalisable. Le consommateur lambda n’a pas forcément envie de rester prisonnier de banques qui facturent leurs prestations toujours plus cher. Pas facile non plus de payer partout via des machines ou des téléphones portables: les systèmes tombent parfois en panne. Bref, “l’argent liquide, c’est la liberté”, s’exclame ainsi la NZZ dans le premier d’une série d’articles consacré à cette thématique. Pour Le Temps, la disparition du liquide serait un “cauchemar orwellien”.

On peut s’interroger sur la dimension cauchemardesque d’un projet de loi danois, un pays reconnu comme l’un des plus ouverts et transparents au monde. Mais de l’autre côté, est-on prêt à abandonner ce sentiment de liberté que nous confère la présence de quelques pièces et billets au fond de nos poches? Le débat ne fait que s’amorcer et s’annonce passionnant. Le danger serait de le réduire à un simple débat gauche/droite, économistes keynésiens versus économistes libéraux, Etats voraces d’informations contre peuples attachés au respect de la sphère privée. L’on sait bien que tous deux ont les défauts de leurs qualités.