531 milliards de francs à la fin mars! En dépassant le seuil de 500 milliards au début de cette année, les réserves de devises de la Banque nationale ont ravivé le débat sur leur transformation en un fonds souverain. Séparé institutionnellement de la Banque nationale, il mettrait hors de portée de la direction de cette dernière l’énorme fortune qu’elle a constituée à force de tenter d’affaiblir le franc face aux autres devises, à commencer par l’euro. Inutile de préciser que la direction de la BNS est fermement opposée à ce dessaisissement.

Mais elle ne fait pas grand-chose pour asseoir cette position dans le pays. Rendu impopulaire par sa décision du 15 janvier dernier de mettre abruptement fin au cours plancher entre le franc et l’euro, le triumvirat dirigeant l’institution se voit reprocher aujourd’hui de saigner l’économie nationale en appliquant de manière stricte les taux d’intérêt négatifs instaurés ce même 15 janvier. Si les banques ont été les premières à contester une mesure destinée à décourager la spéculation sur le franc, les caisses de retraite, et derrière elles leurs assurés, découvrent qu’il ne leur est fait aucun cadeau. Cela fait beaucoup, beaucoup de monde.

Il y a en aura encore davantage si l’institution doit avouer au pays qu’elle a épuisé tous ses fonds propres, que ses placements reposent sur du sable. A la fin du premier trimestre, elle avait dû publier une perte de 30 milliards de francs en raison des pertes de valeurs d’actifs en monnaies étrangères suite à la subite hausse du franc le 15 janvier. Comme le relève Lukas Hässig, du site Insideparadeplatz, cette perte réduit les fonds propres de l’institution à 56 milliards, soit moins de 10% de son bilan (qui s’élève à 581 milliards fin mars). En clair, la BNS est devenue un gigantesque hedge fund.

Ces pertes pourraient s’accroître en cas de retournement des marchés d’actions (18% des réserves, presque 100 milliards de placements), et surtout obligataires (pratiquement le solde du portefeuille). Cela peut se produire très vite. Jeudi 7 mai, c’est exactement ce qui est arrivé, à la surprise des marchés financiers eux-mêmes. Alors que les spécialistes croyaient que le monde continuerait à acheter des emprunts d’Etat pour zéro rendement, voire qu’il continuerait à payer pour en détenir, c’est le contraire qui s’est produit. Les acheteurs se sont fait discrets, les vendeurs se sont inquiétés et les prix des obligation ont subi un mini-krach. Il a suffi pour cela d’un faisceau de petites nouvelles, signaux faibles, mais jugés juste assez inquiétants pour inverser la tendance.

Alors, quand ce renversement se produira pour de vrai, ce ne sont pas 30 milliards que la BNS risque de perdre, mais bien plus. Au risque de réduire ses fonds propres à pas grand-chose, voire à moins que rien. Une situation techniquement pas dramatique, mais qui affaiblirait encore l’institution vis-à-vis du public et des responsables politiques.

Alors là, bonjour le punching-ball autour d’une banque centrale décrédibilisée. Ce serait l’hallali dans le débat public pour la réformer, la placer sous tutelle, réformer sa direction, etc. La victime sera le franc et sa légendaire stabilité. Et donc, la réputation de l’économie suisse. Il ne restera qu’à demander piteusement l’adhésion de l’Helvétie à une zone euro abhorrée.

Aussi, créer un fonds souverain serait le meilleur moyen de protéger la BNS. L’institution resterait largement à l’écart des turbulences des marchés financiers et pourrait se concentrer sur sa tâche, assurer la stabilité des prix et les meilleures conditions pour l’économie. Quant au fonds souverain, il pourrait garder tous les risques auxquels il s’expose déjà sans que cela ne porte vraiment à conséquence, puisqu’il n’affecterait ni la politique monétaire, ni les finances publiques. La Suisse serait ainsi le premier pays au monde à pouvoir s’offrir un hedge fund souverain.