Activité opaque par excellence, le négoce de matières premières est à la veille d’une révolution. Celle de l’ouverture et de la transparence. Les milliers de spécialistes du pétrole, du coton, du café, du cacao, du blé et de tout ce qui peut s’acheter, se transporter et se revendre sont en train d’intégrer, avec difficulté parfois, cette nouvelle réalité.

Cette tension ressort dans deux tweets lâchés pendant la conférence FT Commodities qui s’est tenue à Lausanne la 3e semaine d’avril. Le premier, rédigé par le service de communication de Noble Group, l’un des géants du négoce de céréales basé à Singapour et à Genève, affirme que « Noble s’engage à davantage de transparence ». En réaction, le second, envoyé par le journaliste spécialisé Oliver Classen, lance: « De l’engagement à l’application: allez-y, cher Noble Group ».

Remarque perfide? Plutôt la mise en lumière de la méfiance qui sépare les professionnels du négoce du reste de la société. Les Noble, Glencore, Trafigura, Gunvor, Archer Daniels Midland et autres Lukoil représentent largement, aux yeux de l’opinion publique, les spéculateurs, les affameurs de l’Afrique, les pollueurs des pays pauvres, les responsables d’actes de corruption et de fraude fiscale qui déstabilisent plus d’un pays fragile. Les démentis de ces géants restent largement inaudibles, recouverts par le fracas des scandales qui éclatent ici et là.

Cette image désastreuse fait le lit des politiques tentés de limiter les activités de ces sociétés. Elle renforce, par exemple en Suisse, ceux qui sont tentés d’interdire l’usage des produits dérivés utilisés dans le négoce des denrées alimentaires (une initiative est lancée à ce propos), et ceux qui veulent encadrer sévèrement cette industrie (une autre initiative vient d’être lancée à ce propos). Inutile de préciser que L’UE, et surtout Washington, sont en avance par rapport à Berne sur ce terrain-là.

Mais ce qui fait vraiment peur aux géants du négoce, ce sont les tentations du Conseil de la stabilité financière et d’autres autorités financières internationales de les soumettre à des exigences similaires à celle des très grandes banques, afin d’éviter que la faillite d’un de ces géants ne débouche sur un effondrement du système financier mondial, comme cela a été le cas lors de la faillite de Lehman Brothers en 2008. Concrètement, cela signifierait une augmentation drastique des fonds propres, autrement dit, des réserves obligatoires que ces sociétés devront constituer pour exercer leur activité, et éventuellement faire face aux conséquences d’une faillite brutale.

Tous les négociants n’en survivraient pas. Et ceux qui pourraient couvrir ces surcoûts subiraient une chute de leur rentabilité. Or, celle-ci est déjà très faible, de l’ordre de 0,5% à 1% du chiffre d’affaires. Pour beaucoup, ce serait le signal de l’abandon pur et simple.

A cette conséquence, les géants du négoce préfèrent sacrifier un peu de leurs secrets. Elles acceptent que leurs concurrents, et le public, en sachent un peu plus sur leurs transactions, plutôt que de se voir contraintes à relever leurs coûts. Cependant, plus de transparence oblige les acteurs à se montrer plus attentifs aux conditions dans lesquelles elles travaillent. Ce qui élèvera aussi leurs coûts.

Il n’est donc pas difficile, face à une telle perspective, de se dire partisan de plus de transparence lorsqu’on est négociant de matières premières.