Lors de la prochaine Journée des banquiers, qui se tiendra le 17 septembre à Zurich, un Noir siégera au saint des saints, le conseil d’administration de l’Association faîtière des banquiers suisses. Une première absolue. L’annonce de la nomination du Franco-Ivoirien Tidjane Thiam comme directeur général de Credit Suisse brasse comme rarement les cartes de la géopolitique des hautes sphères économiques et financières de ce pays.

Jamais, jusqu’alors, un Africain ne s’était vu offrir de bureau de grand patron de la Bahnhofstrasse ni de la Paradeplatz, les centres du pouvoir économique et financiers suisses. On se réjouit déjà des réactions des petits actionnaires venant du pays profond qui reprochaient au patron actuel, Brady Dougan, son incapacité à s’exprimer en allemand.

Mais tout ceci reste de l’anecdote. Cette nomination est un virage fondamental dans la stratégie de la deuxième banque du pays. En nommant un technicien de la finance formé à l’Ecole des Mines de Paris et à l’INSEAD de Fontainebleau, l’institution recrute un porteur de culture française du management. Son passage chez l’assureur hexagonal Aviva, puis sa direction du géant britannique Prudential, lui confèrent une grande autorité en matière de gestion institutionnelle, de reconnaissance du rôle sans cesse grandissant de la réglementaton financière et de connaissance des réalités asiatiques. Son rôle central dans le programme de privatisations de la Côte d’Ivoire dans les années 1990 lui donne une connaissance unique des marchés émergents, notamment de l’Afrique, considérée comme l’Asie de demain.

Tidjane Thiam doit apporter un grand bol d’air frais dans un univers des affaires encore trop centré sur l’Atlantique nord et ses excès, et qui considère le reste du monde comme un mal nécessaire, sinon une curiosité. Le bond de 7% de l’action Crédit Suisse – et la chute de 3% de celle de Prudential – marquant son changement d’adresse montrent que c’est exactement ce qu’attendent les marchés financiers.

Quel est le prix de ce changement? A combien s’élèvera le bonus annuel du nouveau patron? Brady Dougan s’était illustré en retirant, en une seule fois, près de 94 millions de francs. Tidjane Thiam saura-t-il rester modeste? On peut en douter.

De même, l’on peut fortement douter qu’il remettre fondamentalement en question certaines pratiques douteuses du monde bancaire, à savoir le manque de curiosité face à certains fonds ayant l’apparence de l’honorabilité mais qui ne ne le sont pas forcément; les manipulations de taux de change, d’intérêt, etc., sur lesquels les régulateurs enquêtent; le lobbyisme visant à vider de leur substance les règles que les Etats tentent d’implanter pour rendre la finance plus responsable. La banque globale, en dépit de l’empilement des règles, continue de se jouer à leurs limites extrêmes.

Tidjane Thiam sera le premier Noir à siéger au conseil de l’ASB, le premier Africain du bureau directorial de la Paradeplatz, il est d’abord nommé pour faire prospérer un mastodonte de la finance mondiale.

Avec tout ce qui va avec.