Des années d’enquête, des millions de pages de documents, des témoins de premier plan et, en point d’orgue, un acquittement… le résultat du procès de Raoul Weil, ancien numéro trois d’UBS en charge de la clientèle privée lors des grandes années de l’évasion fiscale sous le couvert du secret bancaire a au moins le mérite de la clarté: les banquiers suisses ont été, et restent, des experts absolus dans l’art de brouiller les pistes. Il a en effet manqué au procureur américain la preuve ultime, absolue, indiscutable de l’implication de Raoul Weil dans les manoeuvres visant à permettre à des contribuables américains à échapper au fisc, pour que le dossier de l’accusation s’effondre.

Le fracas va être énorme. Peut-être aux Etats-Unis, où l’on a suivi ce procès avec une très grande indifférence, mais où la justice a échoué à faire valoir le résultat d’années d’enquêtes approfondies. En Suisse assurément, où la profession de gérant de fortune, réprimée depuis cinq ans, va saisir l’occasion de relever la tête: vous voyez, pourra-t-elle affirmer, ces Américains ne sont pas aussi forts qu’on l’a cru, nous n’aurions jamais dû céder en 2008-2009, et surtout jamais conclure cet accord de 2013 qui force 106 banques à passer sous les fourches caudines, etc.

Dans le débat intérieur, cet acquittement va donner de la force aux voix qui s’insurgent contre le projet du Conseil féféral de soumettre les banques à des règles encore plus strictes en matière de lutte contre l’évason fiscale. Les fronts, qui se sont durcis ces deux denières années autour de l’initiative sur le maintien du secret bancaire pour les résidents suisses, vont se rigidifier davantage encore.

Ce blocage à venir n’ira pas dans l’intérêt de la Suisse et de son acceptation des réalités. Celles-ci sont simples: elle a dû céder son secret bancaire, qu’elle jugeait si précieux qu’elle l’a érigé en symbole national (c’est tout juste si on ne l’a pas inscrit sur la liste du patrimoine immatériel à soumettre à l’Unesco…), avant de découvrir, un peu tard, qu’il lui valait l’hostilité d’une bonne part du reste du monde. Le mieux, pour la Suisse, son dynamisme, sa progression, c’est d’assumer le passé, tout le passé. Et donc de faire la lumière sur cette immense zone d’ombre qu’est le secret bancaire.

Le travail est engagé. Mais il y a encore beaucoup à faire.
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