Par essence, l’or ne produit rien, ne rapporte rien, ne verse aucun dividende ni intérêt. Sa seule qualité, c’est d’être une réserve de valeur, la plus ancienne qui soit. Mais risquée, vu les amples variations de son prix. John Maynard Keynes, l’un des plus grands économistes du XXe siècle, l’un des inspirateurs des années de prospérité d’après-guerre, le qualifiait dédaigneusement de « relique barbare ».

C’est pourtant de ce métal jaune improductif que l’on risque de remplir les coffres de la Banque nationale suisse. Il suffit, pour cela, que le peuple accepte fin novembre une initiative lancée par l’UDC et ses amis. Ce texte exige que la BNS détienne au minimum 20% de ses actifs en métal jaune. Vu la taille monumentale que ces derniers ont prise ces dernières années pour protéger l’économie suisse de la crise financière, on imagine les montagnes d’or qu’il faudrait accumuler.

En toute inutilité. L’or n’est plus le garant de la solidité de la monnaie d’un pays. Et ceci depuis des décennies. Ce rôle s’est définitivement arrêté le 15 août 1971 lorsque le président américain de l’époque Richard Nixon décidait de découpler le dollar par rapport à l’or. Depuis lors, le billet vert fluctue, entraînant toutes les autres devises, dont le franc suisse. Du reste, on ne parle plus aujourd’hui de la valeur de la monnaie par rapport au métal jaune, mais au contraire, du prix de ce dernier libellé en francs, euros, dollars, etc. Les rôles se sont donc inversés.

L’initiative sur l’or tente de répondre à une angoisse bien légitime née des grands bouleversements provoqués par la crise financière. Lorsque les banques centrales, à commencer par la Fed américaine, ont entrepris de déverser des milliers de milliards sur leurs économies sonnées, les esprits se sont alarmés : qu’est-ce qui nous garantit que notre argent vaudra autant demain qu’aujourd’hui ? Ne va-ton pas plonger dans une hyperinflation, avec des prix échappant à tout contrôle ? L’or, en comparaison, est alors passé pour la valeur refuge par excellence.

Pas pour longtemps. C’est tout le contraire de ces craintes qui s’est passé. Les monnaies n’ont pas perdu leur valeur. Le franc et l’euro sont montés, suivi aujourd’hui par le dollar. Au contraire, l’or a subi un krach au printemps 2013 qui lui a fait perdre plus de 20% de son prix. Et cela risque de durer si les économies occidentales plongent dans la déflation (spirale de baisse des prix), comme le craignent maints experts.

Pour résumer, la solidité d’une économie n’a pas grand-chose à voir avec le stock d’or détenu dans les coffres de la banque centrale. Elle s’appuie sur de nombreux autres facteurs, comme la solidité et la compétitivité de ses entreprises, de son cadre légal, de ses institutions et de sa capacité à répondre efficacement aux crises. Autant de points où la Suisse s’est illustrée ces dernières années.

Bourrer les coffres de la BNS avec de l’or ne servirait donc à rien, sauf à rassurer quelques esprits peureux et ignorants. Au contraire, cette fantaisie risquerait de coûter fort cher à la banque centrale, et donc au pays dans son ensemble.