L’enseigne de la banque Frey s’affiche toujours fièrement sur la Bahnhofstrasse de Zurich, non loin des grands magasins Manor et Globus, à mi-chemin entre la gare et la Paradeplatz. Mais cette splendide localisation, au coeur de l’économie suisse, n’a pas empêché la petite banque de gestion de fortune de se saborder, victime d’avoir trop joué avec le feu en accueillant à bras ouvert des clients américains non-déclarés qui fuyaient UBS.

Mais est-ce que l’annonce de cette disparition a provoqué un tollé? Même pas. “Too bad”, s’exclament en bon anglais les élites zurichoises à l’énoncé de cette affaire. Sur les rives de la Limmat, comme à Bâle, la page de l’agonie du secret bancaire est tournée. Il y a eu beaucoup d’émotion en 2009 à cause d’UBS, en 2010 et 2011 à cause des cd-roms de données de clients achetés par les Allemands, et puis les choses se sont calmées. Certes, l’accord avec les Etats-Unis a rallumé les passions, mais la défense d’un secret qui n’existe plus n’avait pas grand-chose à voir avec l’émotion alors suscitée. Aujourd’hui, dans les grandes villes alémaniques, on cherche à tourner la page à moindre mal et on regarde vers l’avenir.

Mais pas en Suisse romande. Le thème reste toujours aussi brûlant dans la partie francophone du pays. Lors des points de presse organisés sur le sujet par la Confédération, ce sont les questions en français qui dominent. Et de loin. Habituellement, trois interventions de journalistes sur quatre se font en allemand, voire quatre sur cinq lorsque les thèmes deviennent vraiment pointus. Mais pas en ce qui concerne le secret bancaire. Comme si les Welsches avaient un à deux ans de retard sur leurs compatriotes alémaniques dans le développement du débat.

Il est clair que la sensibilité à la disparition du secret bancaire est beaucoup plus élevée dans la partie francophone du pays. Pas uniquement en raison de l’importance des banquiers privés sur les rives du Rhône: les plus importants d’entre eux ont, comme leurs collègues alémaniques, tourné la page pour se tourner vers l’avenir et se mettre au diapason de leurs concurrents internationaux.

L’opposition au changement est culturelle, très profonde, et transcende largement tous les milieux sociaux, même ceux qui n’ont rien à voir avec la banque et la finance, même ceux qui, idéologiquement, n’ont aucune raison d’aimer les banquiers. Le secret bancaire, c’est d’abord une spécificité genevoise, même si elle a été exploitée dans tout le pays pendant des décennies. Au même niveau que l’idée rémanente d’une Genève fière de son indépendance et de sa souveraineté – comme elle l’était jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. C’est donc un pan de l’identité, de la psyché de la cité de Calvin qui a été soumis à rude épreuve.

Il serait donc bien, sous le Jet d’eau, que l’on cesse de confonde le business avec les états d’âme et que l’on s’oriente vers l’avenir au lieu de continuer de remâcher le passé.